Surmonter le pic pétrolier – 2ème partie: Mythes et conséquences

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Posted by Herve | Posted in Problèmes mondiaux | Posted on 03-01-2011

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Got milk?

Un scenario potentiel pour le futur

Dans notre précédent post sur le pic pétrolier j’ai introduit l’idée que des ressources limitées peuvent être une limite à la croissance, et décrit comment le pétrole est devenu crucial pour notre civilisation. Que se passerait-il si des mesures drastiques n’étaient pas prises pour remédier à l’affaiblissement croissant des ressources de pétrole et autres énergies fossiles?

Les conséquences de la pénurie de pétrole seront sévères. La loi de l’offre et de la demande à la base de l’économie de marché promet qu’une baisse de la production conduira à l’augmentation des prix du pétrole, et donc des prix de tous les biens et services qui en dépendent fortement, comme détaillé dans l’article précédent.

Ainsi, tandis que les coûts continueront de monter et les revenus des consommateurs de diminuer, nous constaterons en premier lieu un ralentissement de la croissance puis des saisies, la récession, la dépression, un exode rural inversé et un possible effondrement des gouvernements et des systèmes financiers.


Le rapport Hirsh1a 1b en 2005 a établi que:

  • La croissance du PIB mondial et la production de pétrole sont à peu près proportionnelles. Une diminution de la production de pétrole conduira à une croissance négative.
  • Une diminution de 4% de la production mondiale de pétrole amènera son cours aux environs de $160 le baril (contre $45 environ au moment de l’étude)
  • Une diminution de 4% de la production de pétrole plongera l’économie américaine dans une récession et des millions d’emplois seront perdus.
  • Attendre le pic sans agir laisserait le monde avec un déficit de pétrole pour 20 ans.

Robert Hirsch est un ancien conseiller senior du programme Energie de la Science Applications International Corporation (SAIC), ancien directeur du laboratoire de recherche dans les carburants synthétiques d’Exxon et de son programme de recherche exploratoire sur le pétrole (Exxon’s Petroleum Exploratory Research), ainsi qu’un consultant en énergies.

Nous avons déjà vu le pétrole atteindre un pic d’environ $145 en 2008, la récession de l’économie américaine et le chômage à des niveaux records. Le pétrole flirte avec des prix élevés depuis les années 2004-2005, quand il a commencé à croître plus vite que l’inflation

Prix du pétrole sur le long terme, 1861-2008 (la courbe orange est ajustée a l'inflation).

Prix du pétrole sur le long terme, 1861-2008 (la courbe orange est ajustée a l’inflation).

 (cliquez sur le graphique à droite pour voir les prix corrigés selon l’inflation). Ainsi on peut déduire que l’augmentation du prix du pétrole est avec une forte probabilité une variable importante dans les causes de la crise financière de ces dernières années. Récemment, le secrétaire Britannique à l’énergie a admis que nous verrons sûrement une répétition du choc pétrolier des années 70 avec une multiplication du prix du pétrole par deux2a 2b.

Une autre théorie est actuellement débattue, c’est la théorie Olduvai3, qui définit la civilisation industrielle comme la période où la production d’énergie par habitant est supérieure à 37%. Dans cette théorie, la double pression de la croissance démographique et de la diminution des ressources de combustibles fossiles mettra un terme à la civilisation industrielle (lorsque l’énergie moyenne disponible par personne diminuera encore et passera en dessous de 37%), sauf si des ressources alternatives sont utilisées assez rapidement pour atténuer la baisse et finalement apporter une nouvelle ère de prospérité et de croissance4. Bien que la première version de la théorie Olduvai datant de 1989 prédit que les années 2000-2011 serait le point de départ du déclin vers un âge de pierre postindustriel, la version révisée de 2008 indique qu’un espoir est possible au prix d’une forte pression financière et politique destinée au développement et à la construction d’énergies alternatives. Malheureusement on n’a ni la pression politique ni la pression économique.

Dans une étude sérieuse et bien documentée sur les conséquences du pic pétrolier, Tariel Mórrígan de l’université de Californie résume les conséquences du telles que détaillées dans d’autres études plus approfondies. Son analyse, ainsi que celle de David Korowic5 ou d’autres6 parviennent à la même conclusion: notre population et civilisations sont menacées de s’effondrer avec une magnitude jamais vue dans l’histoire du monde. L’analyse des conséquences du pic pétrolier est rendue difficile par l’interdépendance des mécanismes impliqués. Les points principaux à retenir sont:

  • La diminution de l’approvisionnement en pétrole augmentera les coûts à tous les échelons de l’économie et ralentira l’économie à l’échelle mondiale. Cela aura pour résultat de diminuer notre capacité à produire biens et services, à faire du commerce, à produire et consommer de l’énergie… ce qui aggravera encore le problème.
  • Le crédit est la base de notre économie et notre système monétaire. Dans une économie en croissance, la dette et ses intérêts peuvent être remboursés. Dans une économie en décroissance le fardeau des intérêts ne peut pas être remboursés. Par conséquent, une réduction permanente de l’approvisionnement en énergie empêcherait le maintient de la production économique nécessaire au remboursement de la dette et de ses intérêts. Quand les dettes ne pourront pas être remboursées au niveau mondial, l’économie planétaire s’effondrera.
  • Le bien-être de notre société est devenu complètement dépendant de chaînes d’approvisionnement mondiales hyper-intégrées fonctionnant au pétrole bon marché. Dans le monde développé industriel, les économies régionales et locales s’arrêteront vu que peu de biens et services sont produits localement, mais sont importés et sous-traité à l’économie mondiale. Par conséquent plus une société est complexe et mondialisée, plus elle risque un effondrement systémique.
  • Le fonctionnement de l’ensemble du système est possible par la confiance en une monnaie virtuelle et en un système bancaire utilisant l’effet multiplicateur du crédit. Quand l’économie sera déstabilisée, le système bancaire dans son ensemble deviendra insolvable car les emprunts qui constituent une énorme part de leur patrimoine ne pourront pas être remboursés.
  • L’économie mondiale est également devenue totalement dépendante de l’opération synchronisée d’infrastructures stratégiques telles que la distribution d’énergie et d’eau, les transports, la gestion des déchets, l’approvisionnement en nourriture, le système financier, les télécommunications et les technologies de l’internet. Ces infrastructures dépendent de l’approvisionnement constant en énergie, en composants à courte durée de vie, dépendent de larges économies d’échelles, et enfin de la disponibilité du système monétaire. Cette interdépendance sera à l’origine d’un risque accru de défaillance systémique. Une défaillance systémique de l’une des infrastructures engendrera une cascade de défaillances dans les autres.
  • Le pic pétrolier engendrera la défaillance dans notre système de production et de distribution de nourriture, créera une très forte inflation sur l’eau et les denrées alimentaires, ce qui enlèvera tout pouvoir d’achat aux consommateurs. La crise économique en sera aggravée d’autant. Des pans entiers de l’économie deviendront inutiles et seront dévastés, tels que le tourisme, les articles de loisirs, la mode…
  • La capacité à développer de nouvelles unités de production d’énergie et à maintenir les infrastructures énergétiques existantes sera sévèrement compromise. En supposant que le pic pétrolier n’existe pas et que le monde continue à tourner comme avant, le gaz naturel, le charbon et l’uranium devraient tous atteindre leur pic de production d’ici 20 ans.

    Global primary energy production is running at about 11,000 million tonnes oil equivalent (MTOE) per year. The share of renewables is barely significant at 50 MTOE – it is the skinny red line marked by the big red arrow at the top.


    Cependant le pic pétrolier amènera le pic de production générale de l’énergie à se produire beaucoup plus tôt car l’extraction minière et la distribution de tous produits apparentés seront sérieusement entravées. Une insolvabilité bancaire d’une magnitude pas encore expérimentée et un déluge de défauts sur les dettes souveraines rendra tout nouvel investissement dans des nouvelles technologies énergétiques impossible. En particulier, le passage aux énergies renouvelables – qui coûterait plusieurs milliers de milliards de dollars – sera abandonné.
  • Étant donné que de nombreuses nations et leurs citoyens sont insolvables et sur le bord de la faillite, le prochain choc pétrolier ou la prochaine augmentation permanente du prix du pétrole pourrait bien pousser l’économie mondiale à la faillite et à l’effondrement complet.
  • L’effondrement systémique entraînera probablement parmi les populations une grande confusion, de la peur, des risques de sécuritaires, des cas de viol des droits de l’homme, et un effondrement du lien social. Le système politique va devenir instable, on va probablement assister à des révolutions, à la faillite d’États, à de graves troubles sociaux, à l’augmentation de la criminalité, à des émeutes et des guerres civiles, à des actions militaires, et à des conflits armés dans certaines régions.
  • Les pays producteurs de pétrole interdiront les exportations et leurs économies fonctionneront plus longtemps que les autres. Les pays non producteurs devront faire face à déclin précoce et plus rapide. Leurs économies pourraient s’arrêter assez brusquement.
  • Retarder les effets du pic pétrolier dépendra de la mise en œuvre de méga-projets et de méga-changements à la vitesse maximale et prendra au minimum une ou deux décennies. Avec des projets adéquats et arrivant au bon moment, les effets du pic pétrolier sur notre société peuvent être minimisés, mais l’effondrement du système ne peut pas être évité sans la mise en place radicale et très rapide nouvelles technologies énergétiques de pointe.
  • La capacité porteuse en êtres humains de la Terre sera considérablement réduite, et pourrait revenir à l’époque préindustrielle (moins de 1 milliard de personnes dans le monde entier).

Lorsqu’il s’agit de questions aussi importantes, il est nécessaire de garder les pieds sur terre et de ne pas nous bercer d’illusion. Voici quelques objections couramment entendue au sujet du pic pétrolier et qui sont à mon avis de l’ordre du mythe.

  • Nous ne serons jamais à court de pétrole, nous allons juste devoir payer plus cher.

    Ce qui est vrai. Le mythe, c’est que c’est un argument utilisé se débarrasser de la question sans une argumentation approfondie. La raison pour laquelle nous ne serons jamais à court de pétrole est que l’économie ne sera pas en mesure de supporter le prix à payer pour un pétrole raréfié, et devra soit s’effondrer soit se réinventer sans pétrole avant que nous en ayons consommé la dernière goutte. ”Nous allons juste devoir payer plus” n’est pas un argument intellectuellement honnête, si “plus” signifie trois ou dix fois le prix actuel. Et soit dit en passant, ce n’est pas seulement l’essence qui augmentera, mais aussi tout le reste.

  • Le monde s’arrêtera du jour au lendemain.

    Non. Le pic pétrolier est tout simplement le moment où la production de pétrole annuelle maximale est atteinte, et à partir de quand elle commence à décliner pour toujours.7. Cela signifie que nous avons encore au moins quelques années, peut-être quelques dizaines d’années pour agir. La peur est mauvaise conseillère, comme est mauvais le fait de jouer à l’autruche. Après le pic, le monde ne s’arrêtera pas, mais nous irons de récessions en dépressions avec quelques épisodes de croissance retrouvée grâce à l’adoption de solutions correctives. La vitesse du déclin de la production de pétrole va conditionner la réussite d’un passage d’une économie basée sur le pétrole à l’économie sans pétrole.

  • Nous allons simplement conduire moins et utiliser des voitures électriques

    Un plan de secours consistant à faire adopter la voiture électrique au monde entier demanderait plus de dix ans avec un appui politique de premier plan et une quantité incalculable d’argent. Et puisque les voitures sont loin d’être les seules consommatrices d’essence, ça ne sera pas suffisant pour prévenir une crise – vous aurez toujours besoin de pneus, de plastique et de l’asphalte. Par ailleurs, la volonté politique actuelle est faible et l’argent nécessaire n’est pas au rendez-vous – tout a déjà été donnée à des banquiers dévoyés.

  • Il y a encore beaucoup de pétrole dans le sable bitumineux Canadien, dans le champ pétrolifère en eau profonde près du Brésil etc…

    A ce point il faudrait entrer dans quelques considérations techniques pour faire la distinction entre les réserves totales de pétrole et les réserves utilisables, et introduire le concepte d’énergie nette. Dans l’ensemble, avec les technologies actuelles, il est estimé que le champ pétrolifère de Tupi au large des côtes de Rio de Janeiro, considéré comme la découverte en pétrole la plus importante pour l’hémisphère occidental ces 30 dernières années, correspond à environ 3 mois de consommation mondiale 8. En outre, il est situé environ 30% plus profondément sous la mer que l’infâme Macondo Prospect9, lieu de la marée noire de l’été dernier dans le golfe du Mexique, et se trouve en dessous d’une épaisse croûte de sel semi-solide qui reste très problématique pour les compagnies pétrolières10.
    De même, les sables bitumineux du Canada peuvent être en mesure de fournir l’équivalent de 5 années de consommation de pétrole11 si nous ne prenons pas en compte le prix environnemental. Et celui-ci est cher à payer. Les sables bitumineux ont été surnommé «Le projet le plus destructeur au Monde”12. En 2020, l’extraction du pétrole des sables de la région d’Alberta aura générés des milliards de mètres cubes de boues toxiques stockées dans des bassins de décantation. Les oiseaux qui s’y posent meurent en quelques minutes. Le benzène, un des agents cancérigènes les plus meurtrier pour l’homme, est libéré par les sables d’Alberta Tar dans l’atmosphère à une vitesse de 100 tonnes par an et atteindra jusqu’à 800 tonnes par an d’ici à 2015, si les développements prévus se produisent. Les poissons qui s’y trouvent sont couverts de tumeurs et de mutations. Les taux d’arsenic dans la viande d’élan de la région pourraient être 453 fois au-dessus des niveaux acceptables. Les communautés vivant en aval des sables bitumineux ont vu des cas de cancers inhabituels … la liste est longue. Êtes-ce que cinq années supplémentaires de dépendance au pétrole et quelques milliards de dollars valent tout cela?

  • Nous allons survivre sur l’éthanol de maïs

    Non, nous ne pourrons pas. Les arguments pour l’éthanol de maïs sont inexacts et le taux d’énergie nette produite n’est pas toujours positif, ce qui signifie que vous avez à dépenser un litre d’essence pour obtenir juste un peu plus d’un litre d’éthanol. Certaines études suggèrent même que vous avez à dépenser une quantité d’énergie pour produire un litre d’éthanol qui excède celle que vous récupèrerez de ce litre13 ce qui signifie que l’éthanol de maïs est une cause perdue. Par ailleurs, la quantité de terres fertiles nécessaires pour obtenir de l’éthanol de maïs est énorme: si tous les véhicules automobiles aux États-Unis étaient alimentés avec 100% d’éthanol, un total d’environ 97% de la superficie des États-Unis serait nécessaire pour cultiver le maïs requis.

  • Le pétrole est renouvelable et constamment produit abiotiquement dans le manteau terrestre.

    C’est une théorie marginale et non prouvée que l’on peut parfois entendre chez les fans de théories du complot14. C’est l’avis de tous les géologues respectés que les ressources de pétrole sont limitées et que son origine est parfaitement explicable par des processus biogéniques. Si un peu d’hydrocarbures peut être produite à la suite d’un processus non-organique, il est peu probable que cela se fasse dans une quantité commerciale.

Notre prochain article sur le pic pétrolier se penchera sur ce que nous pouvons faire individuellement pour nous préparer au pic pétrolier, et un autre article étudira quelles sont les solutions au niveau sociétal.

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